01.12.2009

Le tract

Le tract avait la taille d’une feuille d’imprimante pliée en quatre. La couverture était une image mal photocopiée type vieil illustré époque western. En détaillant un peu la bouillie grise, on pouvait distinguer une femme en robe d’époque, un loup noir juché sur le nez. Elle tenait une lampe à pétrole dans une main pour éclairer ce qui semblait être la cave d’une maison bourgeoise. Elle était agenouillée devant un homme couché au sol, sur le côté, pieds et poings liés, impuissant face à celle qui semblait être sa geôlière. Au-dessus de lui, elle brandissait une dague ou un couteau, qui semblait-il allait se figer la seconde suivante dans le flanc gauche du prisonnier.

Martine reposa le tract sur la commode à vêtements de sa fille, laissant là son plumeau à poussière et retourna hâtivement dans la cuisine où le minuteur du four venait de la rappeler à l’ordre. Elle se saisit de la manique rose passée, ouvrit le four et sortit les crèmes brûlées une à une délicatement pour les poser sur la table en attendant qu’elles refroidissent. Elles avaient bonne mine, Patrice serait content. C’était son dessert préféré, et il en avait demandé ce matin avant de partir travailler. D’ici ce soir, elles seraient à point.

Elle sentit son ventre gargouiller. Elle s’empressa de se faire un thé parfumé. Elle s’était mise au régime ces jours derniers, et considérait qu’un repas par jour pourrait suffire, d’autant qu’elle ne faisait pas grand-chose, juste s’occuper de la maison.

 

Elle jeta un œil sur l’horloge, s’octroya ainsi cinq minutes de pause et décida d’aller boire son eau chaude aromatisée au calme du salon. Elle avait lu toutes les revues féminines sur la table basse, elle avait fini tous les mots croisés et sudokus, elle n’avait rien à faire. Sa curiosité piquée, elle s’introduisit dans la chambre de sa fille obèse adolescente lesbienne féministe radicale, avec qui elle fut parfois en conflit, pour ramener le tract en zone protégée dans le salon. Elle ouvrit le livret et lu :

 

« À toutes les femmes dignes de ce nom,

 

Depuis des millénaires, la femme a toujours été victime de l’homme, qui n’a eu de cesse de l’asservir économiquement et sexuellement. Nous vivons dans un monde d’homme, fait par eux, pour eux. Nous n’y avons notre place en tant qu’objet sexuel ou en tant que domestique. Combien de temps êtes-vous prêtes à l’accepter ? Une éternité si nous ne réagissons jamais.

Comment réagir ? Rien ne sert de s’engager avec des armes inoffensives. Les féministes réclamaient l’égalité des sexes. Elles n’ont obtenu que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder, des leurres.

Nous quelques femmes et filles qui en avions marre de cette situation injuste avons décidé de nous regrouper pour faire évoluer la situation. Nous avons créé le groupe des Femmes Armées Masquées, dont le but est l ‘abolition de cet esclavage. Vous les filles, les femmes, les mères, les sœurs, il est à votre portée d’ouvrir les yeux sur votre condition de soumise passive, d’objet, de jouet de potiche, de tapisserie et refuser à jamais le futur qui vous est réservé.

 

Ps : les photos que nous diffusons proviennent de groupes de Femmes Armées Masquées disséminés clandestinement sur le territoire européen. »

 

Elle referma le petit livret tract de propagande sur le rebondi de son ventre de ménagère assidue à Derrick et Almanzo Wilder, et resta un instant les yeux dans le vague…

 

Elle se réveilla de sa sieste mollement. Le tract avait glissé sur le tapis, et le thé à la mûre froid. Elle repensa à ses lectures. Patrice allait rentrer. Elle se frotta le coude. Elle passa un doigt sur la croûte sèche d’une égratignure qu’elle s’était faite en tombant, l’autre jour, quand Patrice l’avait poussée, un peu nerveux. Martine était compréhensive, pour l’homme qu’elle aimait, pas comme ses collègues de boulots, les ingrats qui ne savaient pas reconnaître les capacités hors du commun de Patrice. Patrice allait rentrer. Elle repensait à son interdiction de sortir, certains jours, et des coups de fil incessants qu’il passait toute la journée pour voir si elle était bien là. Patrice allait rentrer. Martine repensait à leur fille menteuse, qui lui avait raconté à sept ans que son père était venu dans la nuit sous ses draps en lui intimant de se taire et qu’il fallait rien dire de ça, ce qu’ils allaient faire, c’était un câlin que entre eux deux seulement. Martine imagina ce grand corps d’adulte plein de poils et de peaux mortes sur les pieds, la peau abîmée et distendue par l’âge et les abus d’alcool et de tabac. Martine imagina ses grandes mains de Papa dans la culotte immaculée d’un petit être qui ne sait pas ce qui se passe, et qui accessoirement aura sa vie bousillée ensuite à grands coups de cauchemar ou autres problèmes de socialisation, réactions incontrôlables, sans compter d’éventuelles déformations du physique pour le rendre le moins attractif possible, par exemple. Patrice allait entrer ; Martine se leva brusquement, se rendant compte de l’heure et les patates qui ne sont même pas encore épluchées pour les frites ! Elle se baissa en miaulant discrètement de douleur à cause de ses reins, ce n’est pas le meilleur endroit pour recevoir les coups de tabouret, et ramassa le livret. Elle lut encore, sur la dernière page :

«  Pour être Femme Armée Masquée, rien de plus simple : diffusez ce tract, achetez des armes sur Internet, il n’y a pas besoin de permis pour celles de septième catégorie (à bout touchant elles font des ravages), faites de la musculation à la salle de gym pour les combats à mains nues, rassemblez des Femmes Armées Masquées autour de vous, traquez les hommes la nuit, tendez leur des pièges à la sortie des discothèques, dans les parkings souterrains … !

Si vous ne vous sentez pas capable de commencer par ce type d’action, positionnez vous en résistante passive : ne travaillez plus. Créez vos propres moyens autonomes de vie. Si toutes les femmes arrêtent de faire ce qu’elles font, alors l’économie peut s’effondrer, et le pouvoir se saisir. Provoquons l’insurrection féminine ! Attaquons les hommes, c’est de la légitime défense ! »

 

Elle ouvrit le placard des casseroles et en sortit la plus grosse, en cuivre, qui lui venait de-----, la posa sur la gazinière et vida un bon litre d’huile dans le récipient. Le feu était doux, la mémoire de Martine était rafraîchie. Elle était prostrée devant les flammes. Tous les souvenirs remontaient en même temps comme une envie de vomir, étourdissante. Elle se sentait d’ailleurs proche de la nausée. Elle repensa un moment à cette fois où Patrice avait menacé de vider cette même casserole d’huile bouillante sur la tête de sa fille obèse adolescente lesbienne féministe radicale séparatiste et abusée sexuellement par son propre père à l’âge de sept ans, qui racontait n’importe quoi pour faire son intéressante.

 

La clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée. Patrice sifflotait. Il se tut dès qu’il eut refermé la porte de la maison. Il ôta en silence son manteau et son masque de type sympa pour revêtir celui du type à ne pas contrarier, maître chez lui. Martine se raidit et crispa sa main sur le manche brûlant de la casserole. Concentrée sur les mouvements de son mari qui l’appelait rageusement à travers la maison, elle ne se rendait pas compte que sa peau fondait doucement sur le manche de la casserole.

 

Instinctivement, Patrice se dirigea vers la cuisine. Il se calma un peu en reniflant l’odeur de bacon grillé, et ne pût se retenir de grimacer d’horreur en découvrant sa femme, livide, tenant dans sa main gauche un morceau de viande tout rouge et gonflé de bulles sous-cutanées qui lui avaient tenu lieu jusqu’à présent de main droite en parfait état. Elle sembla le voir un instant, poussa un cri, puis s’évanouit devant lui. Des lambeaux de peau étaient restés accroché au manche de la casserole en cuivre, l’huile pour les frites continuait de chauffer.

 

***

 

Patrice tourna la clé dans la serrure en sifflotant, salua la petite voisine blonde d’un bonjour fugace et pénétra dans la maison. Il examina la propreté du couloir, fut agaçé par un coup de balai qu’on avait visiblement pas passé aujourd’hui. Il déplora que Martine fut incapable de faire un ménage correct à cause de cette fichue blessure qu’elle s’était faite voilà trois semaines, et s’empressa de l’appeler pour le lui faire remarquer.

 

Il entra dans le salon, transformé en champ de bataille, comme secoué par un tremblement de terre. Tout était sens dessus dessous. Il aurait pu croire à un cambriolage audacieux si les murs et les meubles n’étaient pas tagués de trois grandes lettres rouges mystérieuses : F.A.M, ainsi que d’insultes diverses qui lui étaient apparemment destinées ; reproduites à plusieurs endroits de la pièce, puis de la maison entière, comme il le constata en en faisant le tour. L’ensemble donnait un peu la même impression que dans un film à la Amityville sur une maison aux murs qui saignent, en un peu plus clair. À cela s’ajoutait une couche fine d’huile de tournesol qu’on avait répandue un peu partout. Le hasard voulut que Patrice ne s’en rendît finalement compte qu’en glissant sur le parquet de sa chambre, écrasant un gros bout de sa tête contre le chêne massif du montant du lit marital. Effectivement la mare de sang qui se répandit autour de son crâne entre ouvert était beaucoup plus sombre que celle des bombes de peintures aérosols utilisés par Martine, sa fille et quelques amies du club de bridge.

Mariologie Moderne

Il est débile. De naissance. Il lui arrive 100 000 trucs. Atroces. 100 000 trucs bien aussi. Il devient quelqu’un de grave, il se drogue. Il meurt jeune, il est champion de formule 1, il est médecin sans frontière, il est au Darfour, il est en Palestine. Il est à Jérusalem. Elle se marie. Elle a des gosses. Elle vote à droite. Ça ça fait vraiment mal. Ensuite elle est femme d’affaire, mère au foyer, une vraie connasse ; prostituée, massacrée par le tueur de l ‘échiquier à coup de cutter lors d’un voyage à Moscou. Elle est bonne sœur. Elle conduit des métros. Elle fait aussi la gueule dans son adolescence, et après ; à ses potes, son entourage, à la terre entière. Elle fait la gueule parce qu’elle s’énerve à chercher des raisons. À chercher des buts. À remplir le vide.

Elle fut happée hors de ses pensées par une faiblesse passagère de l’ampoule. Elle leva la tête vers le plafond. La lumière grésilla encore puis se rétablit. Le nez en l’air, les yeux hypnotisés par le tungstène incandescent, elle glissa à nouveau en elle.

Elle doit s’arrêter de fumer, elle doit arrêter de boire. Elle doit arrêter de s’amuser, presque. Est-ce qu’elle va sortir? Jusqu’à quand ? Est-ce que elle fera du sport ? Pas trop violent. Est-ce qu’elle fera l’amour? Mollement sans doute.

Elle se rappela curieusement de la dernière scène de ce film de Gaspard Noé. Plan tourbillonnant vers le ciel. Monica Belluci tranquille, sans savoir ce qui va lui tomber sur le coin de la gueule, une séquence assez badante finalement, quand on la juxtapose avec celle, « connue »encore plus flippante maintenant.

Irréversible…

Elle va passer de l’autre côté, une de ces expériences ultimes. Comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds. Rien ne sera plus jamais comme avant. Elle ne se sent même pas terrorisée. Même si elle doit dire adieu à cette vie.

Le temps s’étirait lentement. Un instant elle entendit dehors dans la cour d’école les barbares d’un mètre qui jouaient à leurs jeux sadiques pour se récréer. Les esclaves polonais du chantier d’en face, ceux qui volaient une journée supplémentaire du travail honorable des Français, lâchaient des kurva à tous les coins de phrases. Tout était pâle gris pour les maisons et pâle bleu pour le ciel miteux. Dans la cuisine, la peinture s’effritait autour de la pendule ikaka version hall de gare.

Elle avait rencontré Jo à la frontière allemande, parti s’acheter des kilos de clopes pour attraper des kilos de maladie pulmonaire. Elle avait croisé son regard dans la queue du dernier débit ouvert de la Rathaus strasse de Kehl. Jo avait souri en rejetant négligemment ses cheveux sur le côté, en penchant un peu le corps à cause de sa grande taille. Les grands font souvent ce truc d’être tout courbé parce qu’ils voudraient bien prendre moins de place. On s’est trop foutu de leur gueule au collège ; à peu de chose prés c’est sensiblement la même histoire pour tous les géants timides et maigrichons de la terre. Elle avait immédiatement rougi jusqu’au nombril. Jo avait acheté des malbarés rouges et avait laissé sur le comptoir un tas de flyers, puis avait ousté direct dehors sans même la regarder. Quand elle avait acheté sa (no)future angine blanche, elle avait glissé un de ces papiers orange imprimées par les soins du bureau où travail Maman dans sa poche. Et puis naturellement elle était allée à ce concert où elle retrouva Jo devant un micro, une guitare à la main, un peu blême de voir cette si jolie meuf croisée à hier Kehl.

« C’est que tu as du prix à mes yeux. Tu comptes beaucoup pour moi et je t’aime. »

Elle était toujours la tête renversée, des larmes s’échappaient de ses yeux à cause d’une trop longue exposition de la rétine. Son poing droit sagement plié sur ses cuisses, dans l’autre main, la King Kong théorie, agenouillée sur son matelaspliéendeux/canapé ; les yeux perdus loin dans la lumière qui l’inondait, comme une caresse bienveillante dans ses cheveux blonds vénitiens rasés et son dos. Comme une sorte de cascade de couvertures rassurantes.

Elle réalise qu’elle n’a jamais couchée avec un mec.

Elle est trop jeune, elle est trop pâle, elle est anémique. Jo, au secours.

« Je sui presk la jariv ! gab » Sa meilleure amie est sur le retour, avec les résultats du laboratoire.

Jo rentra à la maison ce soir-là après une journée un peu éprouvante à l’Afpa de Romainville section menuiserie, et trouva sa meuf Marie, et Gabrielle, sa meilleure pote, transfigurées par la lampe Gogre.

Toutes deux regardaient dans sa direction avec des yeux lumineux et mouillés. Joséphine comprit alors que l’insémination artificielle à la maison avait réussi, du premier coup. Elle se laissa tomber d ‘émotion dans le fauteuil près de la fenêtre. Ce qui fit peur à un pigeon blanc qui s’envola dans l’air du soir de quatre jours printanier.

Isaïe

texte rédigé pour le Chicon 6, d'après le mot "annonce"

04.10.2008

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